
Les déclarations du ministre mauritanien de la Défense, Hannena Ould Sidi, lors de sa participation à la Conférence de Munich sur la sécurité, reflètent une orientation stratégique claire de la vision mauritanienne face aux défis sécuritaires croissants dans la région du Sahel. Cette approche vise à dépasser la conception sécuritaire traditionnelle pour adopter une vision globale intégrant les exigences de sécurité et les priorités du développement, dans un contexte régional marqué par de profondes mutations géopolitiques et par l’intensification des menaces liées au terrorisme, à la criminalité transfrontalière et à la migration irrégulière.
L’appel à l’adoption d’une approche globale combinant sécurité et développement traduit une évolution dans la compréhension de la nature des menaces contemporaines. Les défis sécuritaires au Sahel ne sont plus uniquement d’ordre militaire, mais sont étroitement liés à la fragilité des conditions économiques et sociales, au déficit de développement, ainsi qu’à la propagation de la pauvreté et du chômage, autant de facteurs favorisant l’extrémisme et l’instabilité. Dans cette perspective, la vision du ministre reflète la conviction que la réponse sécuritaire seule ne suffit pas à garantir une stabilité durable, mais doit être accompagnée de politiques de développement favorisant l’inclusion sociale et l’amélioration des conditions de vie.
Les propos d’Ould Sidi révèlent également une conscience mauritanienne de la dimension transnationale des menaces sécuritaires dans la région du Sahel. Il a ainsi souligné l’importance de la coopération régionale et internationale comme condition essentielle pour faire face au terrorisme, à la criminalité organisée et à la migration irrégulière, dans un espace géopolitique où les défis dépassent les frontières nationales et imposent une coordination sécuritaire, militaire et renseignementielle multilatérale.
Dans ce contexte, la Mauritanie cherche à présenter son expérience dans la lutte contre le terrorisme comme un modèle de stabilité relative dans une région marquée par les crises. Le ministre a évoqué les résultats obtenus grâce à la coordination sécuritaire et au renforcement des capacités militaires, traduisant ainsi la volonté de mettre en avant une approche fondée sur la préparation militaire, l’intensification du travail de renseignement et l’adoption de politiques préventives ayant contribué à limiter l’activité des groupes extrémistes sur le territoire mauritanien par rapport aux pays voisins.
Toutefois, ces déclarations doivent être analysées dans le cadre plus large de la politique de défense mauritanienne et des transformations géopolitiques que connaît le Sahel. L’approche sécuritaire n’est plus seulement une réponse circonstancielle aux menaces, mais s’inscrit désormais dans une redéfinition du rôle de la Mauritanie dans les équilibres sécuritaires régionaux.
La politique de défense mauritanienne repose ces dernières années sur plusieurs piliers fondamentaux, notamment le renforcement et la modernisation des capacités militaires, la sécurisation des vastes frontières du pays, l’adoption d’une stratégie préventive face aux groupes armés et l’intégration du développement comme composante de la sécurité nationale. Cette orientation reflète une compréhension élargie de la sécurité, désormais étroitement liée à la stabilité économique et sociale et à la capacité de l’État à gérer des défis complexes.
Cette politique s’inscrit dans un contexte de profondes mutations géopolitiques au Sahel, marqué par un recul de l’influence occidentale traditionnelle, l’émergence de nouveaux acteurs internationaux, l’effondrement de certains cadres de coopération sécuritaire régionale et la multiplication des coups d’État militaires dans plusieurs pays de la région. Ces transformations ont contribué à redéfinir les équilibres sécuritaires et à accroître la fragilité de l’environnement régional.
Face à ces évolutions, la Mauritanie semble privilégier une politique de défense équilibrée, fondée sur l’ouverture aux partenariats internationaux sans s’engager dans des logiques de polarisation, tout en préservant sa stabilité interne dans un environnement régional instable. Cela explique son orientation vers le renforcement de ses capacités propres et la consolidation de la coopération sécuritaire multilatérale.
L’approche mauritanienne reflète également une volonté de consolider la position du pays comme acteur régional crédible dans la gestion des crises du Sahel, tirant parti de sa position géographique stratégique entre l’Afrique du Nord et l’espace sahélien, ainsi que de son expérience en matière de stabilité relative dans un environnement régional turbulent. Cette orientation confère à la politique de défense mauritanienne une dimension diplomatique et stratégique dépassant la simple protection territoriale pour renforcer le rôle régional de l’État.
Cependant, l’évaluation de l’efficacité de cette approche nécessite une analyse équilibrée tenant compte de ses limites et des défis structurels auxquels elle est confrontée. D’une part, la Mauritanie a réussi à maintenir un niveau de stabilité sécuritaire interne relativement élevé par rapport à plusieurs pays du Sahel confrontés à une intensification des attaques terroristes et à l’instabilité politique. Les programmes de sensibilisation religieuse et le renforcement de la présence de l’État dans les zones vulnérables ont contribué à limiter la propagation de l’extrémisme.
En outre, le pays est parvenu à mieux contrôler ses frontières et à renforcer la coopération sécuritaire avec ses partenaires internationaux, ce qui a consolidé sa capacité à faire face aux menaces transfrontalières et renforcé son image de partenaire fiable dans la lutte contre le terrorisme.
Néanmoins, ces acquis demeurent relatifs. La Mauritanie continue de faire face à des défis structurels importants, notamment la persistance du chômage, de la pauvreté et des inégalités sociales, facteurs susceptibles d’alimenter de nouvelles formes de fragilité à long terme. De plus, la situation géopolitique instable de la région expose le pays aux répercussions des crises des États voisins, tandis que le contrôle total de vastes frontières demeure un défi permanent.
S’ajoute à cela la nécessité de maintenir un équilibre entre les exigences sécuritaires et les libertés publiques, ainsi que le défi majeur consistant à transformer la stabilité sécuritaire en développement économique global capable d’améliorer concrètement les conditions de vie des citoyens, condition essentielle d’une stabilité durable.
La pérennité du modèle mauritanien dépendra ainsi de plusieurs facteurs, notamment l’approfondissement des réformes économiques, le renforcement de la gouvernance et de la transparence, le développement de la coopération régionale, l’investissement dans l’éducation et l’emploi, ainsi que la consolidation du concept de sécurité humaine reliant stabilité politique et sécurité socio-économique.
En définitive, les déclarations du ministre mauritanien de la Défense traduisent une vision stratégique en phase avec les mutations géopolitiques du Sahel et confirment l’orientation de la Mauritanie vers une politique de défense globale fondée sur l’articulation entre sécurité et développement, le renforcement des partenariats internationaux et la volonté de s’affirmer comme acteur régional dans la gestion des défis sécuritaires. Si cette approche a démontré une efficacité relative dans la préservation de la stabilité, son efficacité future dépendra de sa capacité à traiter les causes profondes de la fragilité économique et sociale et à s’adapter aux évolutions rapides de l’environnement géopolitique sahélien.
Par Ahmed Mohamed Hamadeh
Écrivain et analyste politique mauritanien


